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Paper 2: Les processus de transition politique au Proche-Orient
Written by May Chartouni-Dubarry   
Ce texte dépeint le débat sur la persistance de l'autoritarisme dans le monde arabe et sur «l'exception arabe» à la vague mondiale de démocratisation. L'auteur présente les principales implications des transitions politiques au Proche-Orient pour le dialogue euro-méditerranéen, ainsi qu'une série de recommandations qui identifient des thèmes prioritaires du dialogue sur la démocratie et les droits de l'homme.



Introduction

1. Le débat sur la persistance de l’autoritarisme dans le monde arabe

2. Etudes de cas: approche comparative des expériences de libéralisation

3. Quel est l’impact du Partenariat euro-méditerranéen sur les transitions démocratiques au Proche-Orient?

Notes

Introduction
Suite à la «débâcle» idéologique du communisme et à la montée concomitante de l'islamisme, le débat sur l'existence ou pas d'une société civile et sur les perspectives de démocratisation au Moyen-Orient et au Maghreb a refleuri en Occident mais aussi et surtout dans le monde arabe.

Le thème de démocratie et de son corollaire, la société civile, sont omniprésents aujourd'hui dans le discours et le vocabulaire politiques arabes et ont remplacé les slogans mobilisateurs des années 50 et 60 de socialisme, de panarabisme et de libération nationale. Sur le plan académique, local et international, on a assisté à une véritable floraison d'études sur cesquestions, très différentes dans leur approche, privilégiant tantôt la société civile comme moteur de la transition politique, tantôt le processus d'érosion de l'Etat autoritaire dans le monde arabe, tantôt encore la variable islamiste comme à la fois indicateur et déterminant des dynamiques sociopolitiques à l'oeuvre dans cette région.

Si la question centrale et commune à l'ensemble de ces travaux tourne invariablement autour de cette présumée «exception arabe» à la vague mondiale de démocratisation qui a accompagné le tournant des années 80, en revanche les explications plus ou moins scientifiques formulées pour expliquer ce «déficit» démocratique varient considérablement.

Compte tenu de la finalité directement opérationnelle de l'ensemble des études présentées ici, on ne saurait se livrer à un exercice strictement académique. L'approche choisie est donc résolument policy-oriented. Il ne s'agit pas de délivrer des recettes-clé en fournissant les «ingrédients» nécessaires à la démocratisation du Moyen-Orient.

L'objet est d'identifier les quelques questions clé, parmi les plus pertinentes, liées à cette problématique des transitions politiques au Proche-Orient pour tenter de cerner et démonter les principaux mécanismes de ce qui est nécessairement un processus long et à l'issue incertaine, et qui peut varier de nature comme d'intensité d'un pays à l'autre. Autrement dit, même si une même grille d'analyse est adoptée pour traiter de cas aussi divers que le Liban, la Jordanie, l'Egypte, la Syrie ou l'entité palestinienne, la démarche doit rester aussi empirique que possible. Elle doit intégrer la pluralité des situations et trajectoires politiques et leur différenciation de plus en plus marquée.

Il va de soi que la zone étudiée dans le cadre de cette étude, même si elle se limite aux seuls pays du Proche-Orient impliqués dans le processus de Barcelone, n'est pas plus un espace clos qu'un ensemble monolithique.

La difficulté de la tâche reste grande. Elle est d'abord «subjective» car la démocratie, de par sa forte charge normative et idéologique, touche au registre des perceptions nord/sud et ravive toute une série de préjugés et de stereoptypes encore tenaces. Comme tout ce qui a trait aux représentations politico-culturelles de part et d'autre de la Méditerranée, c'est un terrain où le dialogue transméditerranéen est particulièrement délicat et où le ressentiment et les récriminations réciproques résument bien et entretiennent les blocages culturels et les perceptions négatives, préjudiciables au dialogue politique que l'on cherche précisément à favoriser, sinon à instaurer, dans le cadre de ces groupes de travail.

La deuxième difficulté est, quant à elle, d'ordre épistémologique et tient à la définition même du terme démocratie qui, bien que d'une limpide évidence de ce côté-ci de la Méditerranée, est beaucoup plus problématique une fois transposé en terre arabo-islamique. Plus concrètement, s'agit-il de mesurer les avancées démocratiques d'un Etat arabe uniquement par rapport au modèle occidental de la démocratie libérale et représentative et aux conditions historiques de son émergence? Une telle démarche statique ne pourrait que nous conduire à établir un énième constat négatif et pessimiste sur les perspectives de démocratisation dans la région. Seule une approche dynamique et intégrée, centrée sur les processus de changement politique per se et non pas sur leur fin préjugée peut ouvrir l'espace de dialogue constructif souhaité.

Cette étude se propose dans un premier temps de rendre compte aussi fidèlement que possible de la complexité du débat qui agite la communauté des scientifiques et des intellectuels sur ce sujet. Elle tente ensuite de déterminer le contenu réel et la portée de la «vague» de libéralisation actuelle, avant d'en tirer les principales implications pour le dialogue euroméditerranéen.



1. Le débat sur la persistance de l’autoritarisme dans le monde arabe
Les bouleversements politiques en Europe de l'Est ont, sur le plan local, légitimé ce débat sur les perspectives de démocratisation au Moyen-Orient sans en être directement à l'origine. Cet intérêt est lié à des facteurs internes et découle de la faillite des modèles socialistes de l'ère nassérienne qui ont dominé le paysage politique régional dans les trente à quarante dernières années. Dés les années 80, c'est la logique même de l'autoritarisme qui est frappée de plein fouet par l'irruption de deux facteurs: l'épuisement de la rente pétrolière et la montée du plus vaste mouvement de contestation populaire contemporain, qualifié par commodité de langage d'«islamisme». L'érosion des Etats et de leur légitimité est, en effet, une donnée centrale de l'évolution sociopolitique dans les pays de la région.

Peu de travaux sont aujourd'hui consacrés à l'étude de l'autoritarisme per se dans le monde arabe (1) . Très en vogue dans les années 60 et jusqu'au début des années 70, ce thème est subitement tombé en désuétude du fait principalement de la stabilisation sans précédent des régimes autoritaires, devenus une composante «naturelle» du paysage politique régional. Toute l'attention des chercheurs - mais aussi des politiques - est désormais rivée aux signes de fléchissement - ou de libéralisation - de pouvoirs en crise qui semblent, sinon sur le point de s'éffondrer, tout au moins contraints d'«ouvrir» politiquement le système comme unique moyen d'en assurer le maintien. Alors que pour certains, l'érosion de ces régimes devrait conduire par nécessité ou déterminisme historique à cette transition linéaire et universelle vers la démocratie, pour d'autres, le cheminement politique de ces sociétés serait inscrit dans leurs «gênes culturelles» qui les rendraient organiquement réfractaires à la démocratie.

Cette étude ne se situe ni d'un côté ni de l'autre. Elle ne prend pas pour acquis le présupposé évolutionniste selon lequel les sociétés arabes s'acheminerait «naturellement» vers cette même fin démocratique qui est désormais présentée comme le lot commun de l'humanité. Relativiser l'universalisme démocratique ou récuser cet «exceptionnalisme» du monde arabe - et du Proche-Orient dans le cas qui nous intéresse - ne signifie pas que l'on dénigre les vertus de la démocratie et encore moins que l'on nie l'existence de spécificités propres à cette région qui y expliqueraient la persistance de l'autoritarisme. Mais celui-ci n'est ni le fruit du hasard ni celui d'une implacable fatalité et encore moins le produit d'une culture «arabo-islamique», comme persistent à le croire et à vouloir le démontrer les tenants de l'Orientalisme, qu'ils soient islamologues, anthropologues ou sociologues. (2) Il est dû à la convergence et à l'interaction très complexe - variable selon les pays - de toute une série de facteurs historiques, économiques et sociopolitiques liés surtout à l'évolution de l'Etat, de ses institutions et de sa relation avec la société «civile».

L'approche culturaliste
L'une des idées les plus communément répandues tant au niveau des opinions publiques occidentales - pour lesquelles ceci relève du «sens commun» - que de l'intelligentsia qui tente de rationaliser cette croyance de manière plus ou moins scientifique, est celle de la prétendue incompatibilité intrinsèque entre l'Islam d'une part, la modernité, le progrès et la démocratie de l'autre. Cette approche visant à expliquer la nature d'un système ou d'un régime politique par des déterminants culturels reste à ce jour dominante. La thèse selon laquelle les sociétés arabo-islamiques sont naturellement ou culturellement (3) rebelles à toute démocratisation est un classique de la littérature orientaliste depuis de nombreuses décennies. (4)L'autoritarisme puiserait ainsi ses sources au coeur même de l'islam qui est dîn wa dawla, religion et Etat, selon le cliché très convenu mais qui reste la «nourriture de base» de ce type de travaux. La spécificité organique de cette religion suffirait à expliquer en terre arabo-islamique la série de «manquements» aux exigences démocratiques: la non-séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'absence dans la tradition islamique de concepts-clé tels que ceux de citoyenneté, d'individualisme et de souveraineté populaire, la confusion du public et du privé, la faiblesse de la société civile, etc.

Cette approche n'est pas que le fait unique d'un regard occidentalo-centré. Il se trouve des intellectuels arabes pour soutenir que l'autoritarisme plonge ses racines dans la tradition patriarcale du pouvoir fortement ancrée dans la civilisation arabo-islamique. Ceux-ci mettent l'accent sur la révérence et le besoin de soumission qui caractérisent la relation du sujet au détenteur de l'autorité politique, des sentiments qui peuvent rapidement glisser vers la crainte et même la terreur.(5) D'autres ont souligné le poids séculaire de l'héritage autoritaire sur la culture politique soumise depuis des siècles à l'«Etat patrimonial pur». (6) Et certains de se demander s'il existe réellement un besoin et une demande démocratiques au niveau des populations arabes. (7)

Il faut noter que cette explication culturaliste a sa contrepartie au sud de la Méditerranée où elle trouve un écho populaire certain. L'«authenticité» culturelle y est souvent érigée en dogme sacro-saint et sert à légitimer le rejet d'un modèle «importé», celui de la démocratie représentative, dénoncé comme l'ultime assaut de l'impérialisme culturel occidental. Cette logique essentialiste est ainsi au coeur du discours islamiste qui exalte la spécificité de la civilisation arabo-islamique, sans pour autant d'ailleurs, comme nous le verrons plus loin, rejeter les valeurs inhérentes au pluralisme politique mais en se les réappropriant.

L'armée et la rente ou les ingrédients de l'Etat autoritaire
Le couple rente-répression a assuré de beaux jours aux régimes autoritaires qui ont pu, grâce à l'économie de la rente - que celle-ci soit pétrolière, ou financière (transferts des travailleurs immigrés, droit de passage sur le canal de Suez) ou encore géostratégique (aide américaine à l'Egypte, aide des monarchies pétrolières aux pays dits de la confrontation) - , se lancer dans de coûteux programmes d'armement, tout en continuant à subvenir aux besoins de leurs populations sans avoir à leur rendre de comptes. C'est en cela que l'ère pétrolière a induit pendant longtemps chez l'Etat une «irresponsabilité» politique et, au niveau de la société, une forme d'anomie par rapport à la chose politique. Car si la manne pétrolière a pourvu l'Etat en ressources financières considérables, elle lui a surtout permis de monopoliser le champ de la production symbolique et de mener à bien sa stratégie de «dépolitisation» de la société. Le pétrole a, en effet, entretenu les promesses des dirigeants d'un accès rapide au développement tout en neutralisant les demandes de participation politique.(8) L'économie rentière aurait, selon certains auteurs, rendu inopératoire la corrélation observée dans d'autres cas entre le niveau de taxation et celui de la représentation (le fameux no representation without taxation). (9)

Tout aussi capital pour saisir les ménanismes de légitimation de l'autoritarisme, a été le rôle de l'armée en tant qu'instrument sécuritaire bien-sûr, mais aussi dans sa fonction missionnaire porteuse d'une idéologie populiste à la fois de libération et d'intégration nationales. Ce mythe de l'armée était fortement marqué par les idéologies développementalistes et de modernisation des années cinquante et soixante qui supposaient à l'Etat moderne des capacités illimitées pour réaliser le progrès économique et social. (10) La défaite historique de 1967 alliée à l'incapacité patente des militaires à tenir leurs promesses sociales ont fortement contribué à la désacralisation de l'armée et à l'érosion du modèle «socialiste arabe». (11)

Mais cette perte de légitimité ne s'est pas accompagnée d'une démilitarisation profonde du régime dans le sens d'une réduction de la taille des forces armées et d'une dépolitisation en profondeur, et cela en dépit d'une professionnalisation des militaires de plus en plus poussée. (12) Elle n'a pas non plus contribué à atténuer la rhétorique légitimatoire des régimes en place qui continuent à justifier leur refus d'engager de vraies réformes politiques par les mêmes impératifs supérieurs de défense et de sécurité nationales; des thèmes qui semblent avoir conservé tout leur capital de mobilisation auprès des populations arabes. Autrement dit, l'érosion de la légitimité des pouvoirs autoritaires, du fait notamment de leur impuissance à réaliser les objectifs «sacrés» qu'ils s'étaient fixés, ne s'est pas accompagnée d'une déligitimation de ces mêmes objectifs. (13) Cela explique d'ailleurs que les islamistes les aient repris, avec succès, à leur propre compte.

Pour les raisons invoquées ci-dessus, l'effondrement du couple armée/rente a donc contribué à gripper les rouages de légitimation qui fondaient jusque là la prétention des Etats arabes à gouverner sans partage. Cela ne signifie pourtant pas que ces régimes soient irrémédiablement condamnés. Ils font au contraire preuve d'une remarquable longévité que l'on pourrait en partie attribuer à l'institutionnalisation de la répression. Celle ci a fini par impulser une dynamique propre et autonome au fonctionnement de la violence politique, qu'elle soit exercée de façon systématique ou sporadique selon les cas. (14) Mais ils sont également en quête de nouvelles sources de légitimation, comme en témoigne la place de plus en plus importante qu'occupe la religion dans l'idéologie et le discours officiels et leur détermination, face à leurs principaux concurrents politiques islamistes, à établir un contrôle sans failles sur le champ religieux.

La controverse autour de la «société civile»: Etat fort contre société faible?
La position extérieure et superposée de l'Etat par rapport à la société et l'«incorporation» de la première dans le second sont les arguments les plus fréquemment cités pour expliquer l'absence ou la faiblesse de la «société civile» dans cette région du monde et, partant, la persistance de l'autoritarisme. L'excroissance à la fois militaire et bureaucratique de l'appareil étatique ainsi que le monopole absolu de l'espace politique et institutionnel lui auraient assuré une emprise sans faille sur une société arabe, longtemps décrite comme fragmentée, déstructurée, souffrant d'un défaut d'intégration et sans «culture» politique. Le terme de «masses arabes», dont les médias occidentaux ont fait un usage massif pendant la guerre du Golfe, est très significatif à cet égard. L'intelligentsia arabe a également apporté sa contribution à ce débat sur l'interaction Etat/société,en relayant cette approche d'un Etat arabe «importé» et dont la nature «cannibalistique» (dévorant l'ensemble des ressources sociales) aurait entravé le développement d'une société civile. (15)

Allant également toujours de pair avec la démocratie, la «société civile» est devenue un concept très prisé dans les cercles académiques et scientifiques. De nombreux colloques, programmes de recherches et écrits lui auront été consacrés. Mais cet intérêt ou cet engouement n'a pas plus contribué à en éclairer le sens qu'il n'a réussi à mettre fin à la controverse qui oppose ceux qui récusent l'utilisation même du terme s'agissant du monde arabe, à ceux qui voient au contraire une émergence ou réémergence de «noyaux» de société civile dans cette région, sous la forme d'associations caritatives et professionnelles, d'associations de droits de l'homme et de groupes de pression divers. (16)

D'autres encore ont souligné la différence existant en arabe entre al mujtama' al ahlî (société civile) et al mujtama' al madanî (société civique), démontrant par là que si le second fait référence à des valeurs dites modernes comme la laïcité et la citoyenneté, le premier quant à lui embrasse la société dans sa globalité, c'est-à-dire en y intégrant ses structures traditionnelles ou pré-étatiques, encore vivantes, qu'elles soient confessionnelles, tribales ou régionales (il s'agit là des fameuses 'assabiyyat ou «esprit de corps»). (17)

Le débat sur la société civile soulève donc celui beaucoup plus épineux de la reconnaissance ou non du pluralisme social et culturel qui fonde les sociétés de la région, et qui a été systématiquement dénié et étouffé par les Etats au nom d'un idéal moderniste, à l'exception notable du Liban et dans une moindre mesure du Yémen. Le déficit de cohésion nationale et la profonde segmentarité sociale caractérisant nombre de pays de la région ont, il est vrai, souvent été cités au nombre des facteurs ayant favorisé l'émergence d'Etats dits forts. L'usage de la répression et son institutionnalisation étaient alors perçus comme la réponse naturelle et parfois même légitime de pouvoirs engagés dans une oeuvre de construction étatique et nationale et confrontés à ces forces centrifuges.

Mais cet enjeu de l'autonomisation de la société arabe par rapport à l'Etat soulève également la question du rôle des classes moyennes ou de la nouvelle bourgeoisie dans ce processus de transition vers la démocratie. L'explication économiciste, qui établit un lien de causalité directe entre libéralisme économique et degré de démocratisation, était très en vogue au moment où les théories développementalistes dominaient la pensée sociologique. Elle est aujourd'hui en perte nette de vitesse et ne semble en tout état de cause pas applicable au cas du Proche-Orient où la bourgeoisie d'Etat comme celle issue du secteur privé sont pour l'instant trop dépendantes de l'Etat - quand elles ne lui sont pas totalement inféodées (mêmes intérêts et même sentiment d'identité) - pour chercher à s'affranchir de son joug politique et jouer un rôle pilote de catalyseur de la société civile et d'«allié naturel» de la démocratie.(18)

La clientélisation par l'Etat à la fois du secteur public pléthorique et du secteur privé naissant aurait, selon certains, contribué à brouiller la frontière entre public et privé et ainsi empêché l'émergence d'un espace politique extérieur et indépendant de l'Etat à même de restreindre le pouvoir de ce dernier. (19)

L'interaction entre l'interne et l'externe
Cette interaction se joue à deux niveaux, stratégique et «civilisationnel». Elle contribue dans une certaine mesure à expliquer la nature des régimes arabes. Mais elle doit être manipulée avec prudence, du fait même de l'intrumentalisation abusive qui en a été faite par les pouvoirs en place. La causalité ne se situe évidemment pas au niveau du discours officiel qui dénonce régulièrement le «complot extérieur», mais au niveau des perceptions collectives et de la culture politique locale.

Les sociétés arabes restent, dans leur ensemble, fondamentalement méfiantes et même hostiles à l'égard de toute forme d'interventionnisme extérieur occidental, surtout lorsqu'il se pratique au nom de nobles causes telles que la défense du droit international ou du droit d'ingérence. La deuxième guerre du Golfe et le régime de tutelle et d'embargo auquel est soumis l'Irak depuis lors, ont renforcé cette suspicion profonde à l'égard d'un Occident qui, derrière l'invocation des principes démocratiques et de leur universalisme, ne chercherait en réalité qu'à se doter d'un nouvel instrument pour imposer une hégémonie sans partage sur le reste du monde. La faiblesse de la revendication démocratique en terre arabe trouverait ainsi l'une de ses explications dans le fait que le modèle démocratique reste trop étroitement associé à l'Occident pour faire de plus enthousiastes émules dans le monde arabe. (20)

L'impact stratégique proprement dit de la variable externe - régionale et internationale - sur les équilibres internes est capital dans les pays du Machreq. C'est peut-être là que se situe, sinon l'irréductible spécificité du Machreq, tout au moins ce qui le distingue du Maghreb, soumis bien évidemment lui aussi à des contraintes extérieures importantes mais de nature et d'intensité différentes. Elle est due à des facteurs régionaux bien connus (conflit israélo-arabe, pétrole, surarmement, problèmes des frontières, de l'eau etc.) qui ont suscité un interventionnisme extérieur d'un niveau rarement égalé dans le monde. Le potentiel conflictuel que recèle la région n'a certainement pas contribué à créer un environnement favorable à une libéralisation politique des régimes. Il a au contraire exacerbé leur sentiment d'insécurité et de vulnérabilité en les incitant à se prémunir davantage encore contre toute menace de subversion interne. (21)

La corrélation entre la persistance et l'aggravation des sources de tensions régionales et le renforcement des régimes autoritaires fonctionne bien dans ce sens. Mais comme nous le verrons dans la dernière partie de ce travail, la «réversibilité» de cette relation de causalité (i.e.apaisement des tensions extérieures entraînant nécessairement libéralisation et stabilité politiques internes) est loin d'être tenue pour acquise.

2. Etudes de cas: approche comparative des expériences de libéralisation
La richesse du débat sur la persistance de l'autoritarisme mais surtout sa complexité et la forte charge passionnelle et polémique qui l'accompagne ne peuvent que nous inciter à la plus grande prudence lorsqu'il s'agit d'interpréter la signification à court et à moyen termes de ces «vaguelettes» de libéralisation politique qui, depuis le milieu des années 80, viennent chatouiller gentiment le monopole politique exclusif de l'Etat, sans l'entamer de quelque sorte que ce soit. Deux certitudes s'en dégagent pourtant aujourd'hui.

La première concerne la crise actuelle que traverse l'Etat arabe. Sans induire à ce jour une transformation qualitative de la nature fondamentalement autoritaire du régime, celle-ci pose effectivement la question de la durabilité de ses structures actuelles. (22) La deuxième est que cette démocratisation formelle, entièrement initiée et orchestrée par le haut dans la majorité des cas, ressemble davantage à une banale stratégie de pouvoir qu'à une irrésistible lame de fond portée par un large mouvement populaire de revendication démocratique. En outre, cette expérience de pluralisme politique (al-ta'adudiyya selon le terme consacré par le discours officiel arabe) se limite à un exercice passif de représentation et de participation. Les partis d'opposition, quand ils sont autorisés, sont cooptés par le régime et respectent scrupuleusement les règles du jeu dictées par lui et lui seul. Aucune alternance pacifique et institutionnelle aux pouvoirs en place par le libre arbitrage des électeurs n'est donc envisageable.

Telle est la tendance générale dans le monde arabe où les procédures électorales, malgré leur banalisation, apparaissent comme des mesures de conservation des systèmes politiques plutôt que celles de leur libéralisation. Un examen plus empirique des cinq cas d'études retenus ici fait cependant apparaître des réalités beaucoup plus contrastées et invite à une approche plus nuancée et en tout état de cause plurielle des expériences de démocratisation. En effet, celles-ci varient d'un pays à l'autre en fonction de l'interaction des variables évoquées plus haut: la nature du régime, du rôle des militaires, de la force ou faiblesse de la société civile, du degré de cohésion nationale, du poids des contraintes extérieures, etc.

Si le jeu de ces variables déterminent les causes et la nature de ces processus de pluralisation, son évolution, voire même son issue, dépendent aujourd'hui largement de la place qui y sera faite aux forces islamistes, par leur intégration, exclusion ou cooptation par les pouvoirs en place. Conscients de leur vulnérabilité nouvelle, ces Etats semblent d'autant moins disposés à engager de véritables réformes politiques qu'ils sont confrontés aujourd'hui à ce puissant mouvement de contestation politique qui, malgré la tiédeur et l'ambivalence de son engagement démocratique, reste aujourd'hui la seule alternative face à des partis d'opposition laïques, nassériens ou de gauche, considérablement affaiblis par des années de répression.

Une démocratisation à géométrie variable
A l'exception notable de la Syrie, tous les Etats - ou quasi-Etats - étudiés ici ont expérimenté à des degrés divers des «procédures» pluralistes ou démocratiques. La Jordanie a, en 1989, emboîté le pas à l'Egypte en lançant son propre processus de pluralisme politique limité et contrôlé; le Liban a renoué, au sortir de la guerre, avec sa tradition de démocratie consensuelle et l'entité palestinienne a tenu ses premières élections «libres» le 20 janvier 1996.

Il est possible de mesurer le «degré» de démocratisation de ces Etats à travers certains critères quantifiables: procédures électorales, libertés publiques et politiques, densité du réseau associatif, indépendance du pouvoir judiciaire, indépendance des syndicats, etc. Plutôt que de procéder à une typologie descriptive, nous avons opté pour une approche comparative qui permet de repérer les dynamiques communes et de confronter la diversité des situations.

En dépit de tout ce qui les sépare sur le plan de la libéralisation, l'Egypte, la Jordanie, l'Autorité palestinienne, le Liban et la Syrie présentent des caractéristiques communes. La première d'entre elles est relative à la faiblesse de l'adhésion aux principes, à la philosophie et à l'éthique démocratiques. Car si la démocratie occidentale se caractérise par un ensemble de pratiques qui fondent un système politique, elle est également un système de valeurs et de normes. La deuxième caractéristique tient à ces fameuses «lignes rouges» à ne transgresser sous aucun prétexte et qui interdisent toute critique à l'encontre de la personne du monarque ou du président. (23) Ce qui limite singulièrement la portée des pratiques démocratiques dans la mesure où l'opposition, pour être tolérée ou légalisée, doit faire preuve d'une allégeance sans failles au chef de l'Etat.

Les deux cas palestinien et libanais présentent pourtant quelques similitudes qui les distinguent du modèle de libéralisation dominant aujourd'hui dans le reste du monde arabe: l'absence d'un Etat territorialement souverain d'un côté, la faiblesse insigne de l'Etat de l'autre; une société civile relativement forte du fait de la vitalité et de l'autonomie des structures communautaires libanaises d'une part, et de la mobilisation nationale historique de la société palestinienne de l'intérieur d'autre part; et enfin, l'impact particulièrement fort des contraintes extérieures sur les modalités de l'exercice démocratique.

Dans les deux cas, on constate que la démocratisation n'a pas été décrétée par le haut et distillée au compte-gouttes par un Etat omnipotent. Elle s'est imposée, non par goût ou par conviction démocratique, mais par nécessité pour répondre à des considérations spécifiques liées d'une part à la configuration confessionnelle de la société libanaise et à la nécessité d'y garantir la coexistence intercommunautaire, et d'autre part aux circonstances particulières de l'émergence d'une entité territoriale palestinienne et à l'impératif de lui donner une existence constitutionnelle afin de consolider la légitimité de l'autorité palestinienne qui s'installe en Palestine à l'été 94 dans un espace géographique discontinu entre Gaza et Jéricho.

Palestine
La principale question qui se pose concernant le cas spécifique de la Palestine est de savoir dans quelle mesure les accords d'Oslo, l'installation de l'Autorité palestinienne, l'organisation d'élections le 20 janvier 1996 qui la dote d'un président et d'un Conseil, ont contribué à y impulser un véritable processus de démocratisation. L'imbrication étroite de trois processus tout aussi précaires - celui de la construction d'une entité stato-nationale, la mise en oeuvre des accords d'Oslo et la «transition démocratique» - est à tel point complexe qu'il serait à ce stade bien hasardeux d'utiliser le cas palestinien pour soutenir cette thèse selon laquelle il y aurait une relation de cause à effet automatique entre l'avènement de la paix et l'instauration de la démocratie dans la région.

Indépendamment des soubressauts et de la régression actuelles du processus d'Oslo, les modalités de l'exercice démocratique en Palestine, inédit jusque là dans sa forme institutionnelle, sont réminiscents à bien des égards de la pratique et culture politique dominante dans la région où l'intérêt national finit par se confondre étroitement avec l'intérêt de l'équipe au pouvoir. La tentation autoritaire de Yasser Arafat a été déjà soulignée. (24) Le surinvestissement budgétaire dans la mise sur pied d'un appareil de sécurité, l'utilisation fréquente des lois d'urgence pour arrêter et incarcérer des opposants au processus de paix ainsi que l'expansion rapide de la bureaucratie par le mode de la cooptation est conforme au modèle de l'Etat omnipotent et centralisateur tel qu'il s'est imposé dans des pays tels que l'Irak, la Syrie, l'Egypte ou encore l'Algérie. (25)

Liban
Après avoir été longtemps louée par ses nombreux thuriféraires comme la seule démocratie arabe, la démocratie consociative libanaise fondée sur un partage du pouvoir équitable entre les différentes communautés est devenue, avec l'éclatement de la guerre civile en 1975, l'«anti-modèle» par excellence. Le basculement du Liban dans le chaos est venu, sinon légitimer, tout au moins redonner un certain crédit à l'autoritarisme militaire comme l'unique type de régime capable dans la région de gérer des sociétés profondément segmentées et d'y garantir la stabilité politique interne. (26) Mais à l'issue de la guerre, le système libanais a fait la preuve de son étonnante capacité de survie.

Depuis, on assiste à une réhabilitation du modèle libanais dans la mesure où il redonne une certaine validité à la thèse - de plus en plus prisée dans les milieux académiques - de pactes nationaux pré-électoraux comme instrument de transition démocratique dans les pays arabes. Mais il va sans dire que le système libanais est loin d'être la panacée et que ses carences et imperfections sont nombreuses tant au niveau de l'esprit que de la pratique. En effet, la démocratie libanaise n'a jamais constitué une fin en soi. C'est aujourd'hui comme hier le seul moyen de régulation pacifique des conflits entre les différents segments communautaires qui sont, en même temps que l'unité politique de base, le véritable lieu de la légitimité au Liban.

«Etats dans l'Etat», les communautés libanaises restent, dans leur fonctionnement interne, très fortement marquées par le féodalisme politique et étrangères à toute tradition démocratique. Sur le plan de la pratique, plusieurs distorsions par rapport aux réformes constitutionnelles de Taëf de 1989 (27) sont apparues, faussant le jeu démocratique. Ainsi, le souci de représentativité a été poussé à un tel degré qu'il a fini par immobiliser la vie politique, qui ne vit pratiquement plus qu'au rythme des conflits de pouvoir opposant les trois présidents, de la République (maronite), du Conseil (sunnite) et de la Chambre (chiite) et qui ne sont en général dénoués que sur l'intervention de Damas.

L'Egypte et la Jordanie constituent des exemples plus «classiques» de libéralisation. Les mesures d'ouverture politique (organisation d'élections pluralistes, légalisation des partis d'opposition, élargissement des libertés publiques, libertés d'association) ont dans les deux cas accompagné les processus de libéralisation économique. Cette politique de l'infitah est le résultat de l'échec des modèles dirigistes de croissance et du grave marasme économique que cela a entraînés.

Face à l'explosion sporadique mais violente d'émeutes urbaines, la démocratisation est apparue comme une soupape de sûreté, un instrument de légitimation et de stabilisation de l'ordre interne en même temps qu'un moyen pour élargir sa base, en cooptant de plus larges secteurs de la société civile pour leur faire partager la responsabilité de la gestion de la crise et de la mise en oeuvre de politiques d'austérité impopulaires dictées par le FMI et la Banque mondiale. C'est principalement en vue de résorber une grave crise sociale que l'Egypte, à partir du milieu des années 70 puis plus sûrement à partir de 1984, et la Jordanie en 1989 ont décidé d'organiser des élections pluralistes.

Egypte
L'Etat égyptien a été en quelque sorte le pionnier de ce mode de «libéralisation autoritaire». Entièrement défini et contrôlé par un régime soucieux depuis l'avènement au pouvoir du président Sadate de désamorcer et canaliser le mécontentement populaire, ce processus de libéralisation visait à renforcer sa légitimité tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Le cas égyptien est par conséquent celui qui en illustre le mieux les contradictions, les louvoiements et, par dessus tout, la précarité. La périodicité des consultations électorales, l'existence de plus d'une dizaine de partis légaux (28), et d'une presse d'opposition, l'autonomie relative du pouvoir judiciaire (29) sans oublier la vitalité du réseau associatif égyptien n'ont en rien entamé la position hégémonique du parti au pouvoir le parti national démocrate (PND), ni altérer la structure bureaucratico-militaire du pouvoir, et encore moins tempéré les pouvoirs exorbitants du chef de l'Etat qui n'a toujours pas levé l'état d'exception dans le pays en vigueur depuis 1967.

Ce constat d'échec s'alourdit dés lors que l'on mesure d'une part le très faible taux de participation électorale - symptôme de la désaffection et même du cynisme de la majorité des Egyptiens à l'égard de la politique officielle (30) -, et d'autre part la très forte capacité de mobilisation de l'opposition islamiste. La crispation du pouvoir à l'égard du courant légaliste des Frères musulmans depuis le début des années 90 est, comme nous le verrons plus loin, révélatrice de l'impasse politique à laquelle a abouti la démocratisation formelle ou cosmétique à l'égyptienne.

Jordanie
Ce qui caractérise l'expérience jordanienne de démocratisation est - hormis l'inclusion des islamistes sur laquelle nous reviendrons - qu'elle s'est imposée sous le poids de l'interaction entre les contraintes internes et externes. En effet, le lancement du processus de démocratisation en 1989 est venu répondre à l'urgente nécessité de parer à la double menace que faisaient peser le soulèvement palestinien et l'option jordanienne - toujours chère au coeur des dirigeants israéliens - sur la cohésion nationale et même la viabilité de l'entité jordanienne.

Le divorce avec la Cisjordanie, tout en amplifiant les tensions socio-économiques, a alerté les dirigeants sur l'urgente nécessité de renforcer le pays de l'intérieur, c'est-à-dire par une meilleure intégration de la composante palestinienne dans la société et en faisant entrer le mouvement islamiste dans la légalité politique. Plus le danger externe devenait réel et plus il était vital pour le pouvoir de pacifier le front interne. C'est donc pour gérer une crise interne, économique et sociale, mais directement liée à des enjeux régionaux que le roi Hussein a recours aux élections de novembre 1989 qui seront parmi les plus libres que le monde arabe aient connues.

La position de la Jordanie, pays pro-occidental s'il en est, pendant la guerre du Golfe, a constitué un test positif de la viabilité et surtout de la réalité de l'expérience démocratique dans la mesure où l'Etat jordanien s'est plié à la pression de la rue massivement favorable à l'Irak. Mais l'enjeu du traité de paix avec Israël est venu rapidement perturber ce consensus national en matière de politique étrangère et explique dans une certaine mesure le raidissement actuel du roi Hussein qui semble déterminé, quelque soit l'état de son opinion publique, de respecter ses choix et engagements externes. Ceci témoigne là aussi de l'existence de «lignes rouges» qui relativise la signification de la libéralisation en Jordanie. Malgré l'abolition de la loi d'urgence, la rédaction d'une charte nationale et l'organisation d'une seconde consultation électorale en 1993, on est encore éloigné du modèle de la monarchie constitutionnelle.

Syrie
La Syrie se démarque des autres cas dans la mesure où les deux phases de l'infitah économique et le développement d'un secteur privé n'ont pas entraîné de mesures d'ouverture politique significatives. (31) Avec l'Irak, la Syrie continue à incarner le modèle de l'autoritarisme le plus achevé dans le monde arabe. La société y est profondément pénétrée et investie par l'Etat, le réseau associatif y est quasiment inexistant. Il n'existe pas de partis politique ni de presse d'opposition, et les syndicats sont incorporés à la direction du parti et de l'Etat. Les pouvoirs constitutionnels du président demeurent absolus. Quant au majlis al-sha'ab, sa fonction reste purement consultative et de surcroît uniquement sur des questions apolitiques. Selon le président Assad, la Syrie aurait développé sa propre forme de démocratie et n'importera aucun modèle emprunté à l'étranger.

L'islamisme dans les processus de transition politique
Si presque plus personne ne conteste aujourd'hui la réalité de l'islamisme en tant que principale force politique et idéologique dans le monde arabe, en revanche la perception du phénomène, de sa signification et de surtout de sa place dans la dynamique de démocratisation sont loin de faire l'unanimité. Interprété tantôt comme une régression par rapport au processus de transition politique, tantôt au contraire comme le signe le plus visible de l'émergence de la société civile et de la formulation en langage religieux (à la fois le plus familier, le plus populaire et le plus légitime) d'une forme de mobilisation politique.

Mouvement de repli identitaire sur un passé mythifié en réaction à la détérioration des conditions socio-économiques, ou véritable et seule alternative politique à des régimes qui auraient usé jusqu'à la corde leur capital de légitimité? Cette poussée islamiste est-elle le simple reflet d'une crise multiforme qui touche à des degrés divers les pays arabes, ou alors augure-t-elle de l'émergence enfin d'une société civile dans une région jusque là dominée par des Etats «forts» et des sociétés «faibles»? Faut-il par conséquent la canaliser politiquement en intégrant les islamistes dans le jeu de la légalité, ou bien les en écarter par tous les moyens possibles afin de les empêcher de s'emparer d'un pouvoir qu'ils seraient incapables de partager? Au total, faut-il à l'instar des régimes égyptien (depuis 1992), algérien et syrien gérer ces mouvements comme une menace à «éradiquer» ou comme une composante «naturelle» du paysage politique national, comme tentent de le faire les dirigeants marocains, jordaniens, libanais et yéménites? (32)

Ce débat sur l'inclusion des islamistes dans le processus de libéralisation est loin d'être clos. Il a au contraire gagné en acuité du fait de l'illustration dramatique qu'en donne l'Algérie quotidiennement. Empressons-nous de souligner que la situation algérienne ne saurait être tenue pour exemplaire de la nature et de l'évolution des relations entre les Etats et les mouvements islamistes dans le reste du monde arabe. La violente polarisation de la donne politique algérienne apparaît même comme l'exception plutôt que la règle. En effet, s'il fallait absolument identifier une tendance générale au sein du courant islamiste, c'est le pragmatisme qui incontestablement l'emporterait ainsi qu'une volonté clairement affichée de participation électorale et donc légale.

La généralisation - et la quasi banalisation dans certains cas - de la contestation islamiste au cours de ces dernières années a révélé progressivement toute la complexité d'un phénomène qui, loin d'être global ou monolithique, varie considérablement d'un pays à l'autre dans sa double relation avec la société civile d'une part, et avec l'Etat de l'autre. En d'autres termes, si le mouvement islamiste reste unitaire dans son expression idéologique (application de la Charia comme prélude à l'édification d'un Etat islamique de souveraineté divine), on assiste sur le terrain politique à une diversification de l'acteur islamiste qui a dû s'adapter de plus en plus étroitement à des spécificités et contraintes nationales variées. De leur côté, les Etats arabes ont formulé des réponses et élaborer des stratégies différentes face à la contestation islamiste. L'éventail en est désormais bien connu: ces stratégies vont de la répression-exclusion (ou «éradication») à la cooptation-inclusion, en passant par tous les formules intermédiaires.

Ce jeu d'interaction Etat/mouvement islamiste est fonction de toute une série de variables internes comme externes: nature politique et degré de légitimité du régime, degré de cohésion sociale et nationale, place de la religion dans les structures du pouvoir, force et implantation du mouvement islamiste, contraintes extérieures, etc. De par cet enchevêtrement de facteurs, les expériences nationales de l'islamisme sont de fait de plus en plus contrastées: elles ne partent manifestement pas des mêmes causes et n'aboutissent pas nécessairement aux mêmes résultats. Cette hétérogénéité montre les limites patentes de l'interprétation «sécuritaire» de l'islamisme, consistant à n'envisager ce mouvement que sous l'angle d'une menace puissamment uniforme et transnationale; une approche toujours privilégiée par certains cabinets d'expertise occidentaux qui se font ainsi l'écho des régimes algérien et égyptien, résolument engagés dans la voie répressive, et dont le discours consiste à «démoniser» les islamistes en les assimilant à une poignée de terroristes marginaux à la solde de puissances étrangères hostiles.

Pourtant, chacun des cinq cas présentés ici illustre un mode de relations spécifique entre l'Etat et l'acteur islamiste et peut être considéré à plus d'un titre comme atypique, unique ou exceptionnel.

Liban
Ainsi, le cas libanais le moins connu offre un exemple d'intégration relativement aisée des islamistes, qu'ils soient chiites (Hezbollah) ou sunnites (al-Jamaa al-Islamiyya). Présents et actifs au sein du Parlement depuis 1992, les islamistes ont ainsi apporté leur caution pleine et entière au système confessionnel reconduit par les accords de Taëf, contre lequel pourtant ils avaient concentré toutes leurs attaques pendant les 15 années de guerre et bâti ainsi leur légitimité. La variable extérieure, en l'occurrence la mainmise syrienne sur les rouages du pouvoir, explique pour une large part le revirement stratégique des islamistes.

Mais les raisons du succès de cette reconversion politique sont à rechercher ailleurs. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, elles résident dans la nature confessionnelle de l'Etat libanais. Ainsi, la dynamique de l'inclusion des islamistes n'est pas venue du haut, par un choix stratégique et vertical de l'Etat. Elle est au contraire impulsée par le «bas» et régulée par la compétition interne à chaque communauté. L'Etat, de par sa fonction distributive, se contente d'attribuer à ces forces nouvelles la part de représentativité confessionnelle qui leur revient. (33)

Jordanie
La Jordanie offre un autre exemple réussi d'incorporation des islamistes dans le processus de démocratisation initiée par le roi Hussein en 1989. C'est le modèle de l'endiguement pacifique, électoral et institutionnel. La Jordanie est l'un des très rares Etats à avoir fait l'économie de la violence dans sa gestion du défi islamiste. Ceci est dû à une série de facteurs attenant à la nature du mouvement islamiste jordanien et aux relations privilégiées les liant à la dynastie hachémite depuis les années 40. Solidement implanté au sein de la société jordanienne, les Frères musulmans jordaniens (34) ont pu jouir d'une grande liberté d'action dans les domaines de la culture, de l'éducation et de la moralité publique, en échange d'une loyauté sans faille à l'égard du roi.

Cet activisme social leur a permis, comme en Egypte, de développer un vaste réseau parallèle de services sociaux dans le cadre de leur stratégie pacifique et légaliste d'une islamisation graduelle de la société. Jusqu'à leur intégration pleine et entière dans le processus de démocratisation, ils n'accordaient qu'une importance secondaire à la politique. A l'issue des élections législatives de 1989, ils sont devenus la principale force politique et le groupe parlementaire le plus important et le plus structuré, nouant au besoin des alliances avec des partis laïques ou d'opposition. Les islamistes jordaniens comme leurs homologues libanais ne peuvent, sous peine de se condamner, contester la légitimité d'un système dont ils sont aujourd'hui une composante à part entière.

Alliés et même «clients» du roi, ils ont scrupuleusement respecté les règles du jeu politique et les paramètres de l'espace du dialogue national tels qu'ils ont été défini unilatéralement par le pouvoir. Ils se sont ainsi toujours gardés de commenter ou de critiquer les grandes orientations du roi en matière de politique étrangère. Mais le traité de paix avec Israël met aujourd'hui sérieusement à l'épreuve la solidité de cette alliance, qui est l'un des ingrédients de la stabilité interne du Royaume. Le roi Hussein n'a d'ailleurs pas tardé à réagir à leur opposition jugé trop intempestive au processus de normalisation avec l'Etat hébreu par un discours bien moins complaisant à leur égard. Mais cette chute en disgrâce s'est surtout traduite par une nette érosion de leurs positions au sein de la nouvelle Chambre issue des élections de 1993.

Egypte
En Egypte, les fluctuations et revirements de la stratégie du régime à l'égard du mouvement islamiste sont eux-mêmes le reflet de l'ambiguïté «originelle» qui a marqué le processus de démocratisation dés son lancement. (35) Après avoir pendant deux décennies pratiqué une stratégie de découplage du mouvement islamiste entre son aile modérée-légaliste incarnée par les Frères musulmans qui a bénéficié d'une intégration relative, et son aile radicale et violente, le régime égyptien est revenu depuis le début des années 90, comme au temps du président Nasser, à une confrontation généralisée avec l'ensemble du mouvement.

La crise algérienne s'ajoutant à la vague d'attentats terroristes qui ont secoué le pays de 1992 à 1994 ont fini par modifier radicalement la perception du défi islamiste par le pouvoir. Cette stratégie de semi-inclusion de la mouvance légaliste a consisté dans un premier temps, à utiliser ces derniers comme contrepoids aux forces nassériennes et de gauche, et, à partir du régime de Moubarak, à maintenir un équilibre entre l'opposition laïque et l'opposition islamiste; mais surtout à jouer sur les divisions entre islamisme modéré et islamisme radical. La principale faiblesse de cette stratégie initiée par Sadate et poursuivie par Moubarak est que l'un comme l'autre ont opposé des fins de non-recevoir aux innombrables requêtes de légalisation formulées par les Frères musulmans, soit pour obtenir leur réhabilitation en tant qu'association (36) soit pour se constituer en parti politique.

Cette situation de semi-légalité n'a pourtant pas empêché le mouvement de connaître un essor considérable, surtout pendant les années 1980 où il ne se contente pas d'investir massivement de nombreuses organisations et institutions non gouvernementales (37). En effet, en 1984, contournant la loi leur interdisant de s'organiser en parti politique, les Frères musulmans réussissent à entrer au parlement grâce à l'alliance nouée avec le parti al-Wafd. En 1987, c'est sous le couvert de l'Alliance islamique regroupant à leurs côtés le Parti libéral et le Parti socialiste du travail qu'ils se présentent aux élections (38). Mais cette stratégie d'infiltration des partis politiques n'a pas ouvert la voie à leur intégration pleine et entière au sein du système pluraliste. Légaliste, la direction du mouvement n'a pas dévié de son orientation pragmatique traditionnelle, en dépit des graves dissensions et ruptures qui ont jalonné son histoire. Bien que dépourvus d'un organe de presse en propre, les Frères musulmans expriment librement leurs opinions dans un grand nombre de médias, et exercent ainsi, dans la plus parfaite légalité et en conformité avec les règles du jeu démocratique égyptien, leur rôle d'opposants. (39)

Cette opposition s'exerce sous forme de pressions sur le régime pour l'inciter à appliquer graduellement la Charia, en s'appuyant sur l'article 2 de la constitution égyptienne qui stipule que la loi islamique constitue la principale source de législation dans le pays. Mais la carte de la modération et du compromis n'a pas été suffisante pour les rapprocher d'un régime qui les considère avant tout comme de redoutables concurrents. Il est vrai que leur implantation sur le terrain des services sociaux prodigués aux plus nécessiteux vient en grande partie combler - et, partant, souligner - les déficiences de l'Etat. L'audience des Frères musulmans est trés forte également au sein des classes moyennes urbaines, qui constituaient, jusque là, la base de soutien traditionnelle au régime. Cette fulgurante ascension est certainement l'une des causes principales de ce changement de cap brutal du pouvoir à l'égard de l'opposition islamiste pacifiste telle que pratiquée par les Frères. Aujourd'hui, le pouvoir est convaincu que les «modérés», au lieu de contribuer à isoler les extrêmistes, les soutiennent activement ou implicitement. Ceux-ci sont devenus la principale cible de cette stratégie du tout sécuritaire qui n'ira pas sans avoir d'incidence directe sur le processus de libéralisation.

L'expérience égyptienne de gestion du mouvement islamiste est riche d'enseignements. Conçue surtout dans le but d'affaiblir et de diviser le mouvement islamiste, cette stratégie n'a réussi à ce jour ni à en réprimer l'aile extrêmiste, ni à en contenir la mouvance légaliste. Pour avoir des chances d'aboutir, cette politique aurait dû être menée à son terme: c'est-à-dire à l'intégration pleine et entière des Frères musulmans dans le jeu légal. L'institutionnalisation de l'opposition islamiste aurait pu, en soi, permettre de fixer une frontière encore floue entre les modérés et les extrêmistes. Au contraire, en maintenant les Frères dans un statut «bâtard» de semi légalité, le pouvoir leur a permis de conserver intact et à l'abri de la corruption qui semble infester la vie politique égyptienne, leur capital de moralité et de crédibilité politique.

Palestine
Les relations qu'entretiennent l'Autorité palestinienne et le mouvement islamiste, incarné par Hamas et le Jihad, sont tout à fait atypiques et échappent au schéma traditionnel pouvoir/opposition que l'on retrouve dans la plupart des autres pays arabes. La raison principale en est l'absence de souveraineté de l'Autorité palestinienne, à la fois sur les plans externe et interne, qui fait de l'Etat hébreu un partenaire à part entière dans une partie qui se joue à trois. Cette relation triangulaire ne saurait cependant éluder le fait que l'enjeu central de la compétition les opposant reste à ce jour celui de la reconnaissance de la légitimité historique en tant que principal mouvement de résistance et de libération nationale.

Syrie
La Syrie illustre un contre-exemple du schéma algérien dans la mesure où la stratégie de la répression/exclusion du mouvement islamiste semble avoir abouti à son éradication effective en tant que force d'opposition. Bien que le phénomène de l'islamisation rampante de la société n'ait pas épargné la Syrie, elle reste le seul pays de la région qui ne soit pas en proie à l'effervescence islamiste. Avec la décapitation dès 1982 du puissant mouvement des Frères musulmans, lors de l'écrasement par l'armée syrienne de l'insurrection de la ville de Hama, le régime de Hafez el-Assad a réussi jusque là à éliminer la menace islamiste sans pour autant se voir contraint de procéder à une quelconque ouverture du système politique.

Outre la terreur, le pouvoir a usé dans cette entreprise de «stérilisation» de l'opposition islamiste de stratagèmes classiques tels que la mise sous contrôle de tous les rouages du sunnisme officiel, ou la cooptation et la clientélisation de certains secteurs de la population ¾ notamment les bourgeoisies commerçantes. Mais l'originalité et le succès de la stratégie syrienne viennent surtout du fait que le président Assad, tout en étant d'une intransigeance impitoyable à l'égard de ses propres Frères, s'est employé à renforcer et à nouer des relations avec des groupes ou gouvernements islamistes à l'extérieur, tels que l'Iran, Hamas ou le Hezbollah; ce qui lui a permis tout à la fois de maximiser son influence régionale et de garder certains canaux ouverts avec les islamistes syriens. Enfin, on ne peut dans ce cas précis ne pas établir une correspondance entre le muselage de la contestation islamiste et la profonde léthargie qui caractérise la vie politique en Syrie.

 

3. Quel est l’impact du Partenariat euro-méditerranéen sur les transitions démocratiques au Proche-Orient?
Le consensus atteint à Barcelone sur la démocratie et les droits de l'homme entre les 27 Etats signataires a, sans aucun doute, force de symbole. La définition de valeurs politiques et culturelles communes donne un contenu moral au cadre global du Partenariat euroméditerranéen. Que cela relève à l'heure actuelle du voeu pieux importe peu. D'ailleurs, il en va de même pour l'ensemble de l'architecture posée par la Déclaration de Barcelone et qui, dans ses volets politique et culturel, reste à construire. Le pragmatisme doit donc prévaloir pour ces deux volets, comme il s'impose déjà dans les négociations des volets économiques et financiers.

Parler de pragmatisme s'agissant de valeurs et de principes devenus intangibles et inviolables au regard du droit international tels que l'Etat de droit, la démocratie ou les droits de l'homme, peut paraître contradictoire. Pourtant, il nous semble que seul un certain réalisme politique, sans complaisance ni d'un côté, ni de l'autre, peut permettre à ce dialogue d'acquérir une crédibilité et ainsi de générer sa dynamique propre. C'est précisément à ce niveau que, nous semble-t-il, réside le lien potentiel et non acquis entre le projet du partenariat euroméditerranéen et les processus de transition politique: plutôt que sur une corrélation automatique et improbable, il faut plutôt parier sur les effets d'entraînement à long terme d'une dynamique sur l'autre. Plus concrètement, ceci suppose un suivi permanent du dialogue dont les bases et les priorités auraient été au préalable clairement définies. Cette première série de recommandations vise modestement à «défricher le terrain», en identifiant quelques uns des thèmes prioritaires du dialogue sur la démocratie et les droits de l'homme, avec le souci constant de dépister les stéréotypes courants sur la région.

Ambiguïté, imprévisibilité et réversibilité des transitions démocratiques
Les réalités sociopolitiques à travers le monde arabe sont beaucoup plus complexes et pluralistes que ne le suppose un regard extérieur, aussi averti soit-il. Les trajectoires politiques nationales et les expériences de démocratisation y sont de plus en plus différenciées. Les sociétés arabes ont gagné en complexité au cours de ces deux dernières décennies. Cette pluralisation de facto des sociétés vient souligner l'érosion de l'Etat autoritaire et centralisateur et son échec pour supprimer les assabiyyat anciennes ou nouvelles, dont il a lui-même favorisé l'émergence par ses tentatives de cooptation et de clientélisation de catégories sociales issues, la plupart du temps, des politiques de libéralisation économique. Mais l'érosion et l'affaiblissement de l'Etat n'impliquent pas nécessairement sa chute.

La crise de légitimité que traversent les pouvoirs est sans précédent, mais la société civile ne semble pas aujourd'hui en mesure de revendiquer un espace politique propre et ainsi de faire contrepoids à la machine étatique. En effet, il n'existe pas à ce jour de force organisée (intellectuels, bourgeoisie du secteur privé, classes moyennes) pour porter la démocratie, et les probabilités d'un soulèvement populaire pour renverser les régimes en place sont quasi nulles (les émeutes urbaines ont été jusque là facilement circonscrites). La population n'ayant guère participé à l'élaboration des règles définissant le jeu démocratique, l'Etat reste aujourd'hui le seul initiateur de la libéralisation. Le devenir de ce processus semble étroitement lié, pour le meilleur et pour le pire, à l'attitude d'un Etat singulièrement dépourvu de ressources.

De façon générale, la transition vers la démocratie dans le monde arabe n'apparaît pas comme une fin en soi mais comme un processus qui risque d'être très long, à l'issue incertaine et surtout réversible. Mais quelle que soit la forme qu'elle empruntera au Moyen-Orient, la démocratie ne se fera pas contre l'Etat mais avec l'Etat, les relations entre l'Etat et la société ne pouvant être envisagées comme un jeu à somme nulle. De même, elle pourra difficilement se faire contre les acteurs politiques principaux que sont devenus les islamistes.

 

Le pacte démocratique
Cette idée n'est pas nouvelle. Elle trouve sa source d'inpiration dans la tradition contractualiste (ouverte par Rousseau, Hobbes et Locke). Mais l'impasse dans laquelle se retrouvent aujourd'hui les régimes politiques arabes lui a redonné une actualité et une validité nouvelles. Elle est fondée sur une approche «froide», rationnelle et instrumentale de la démocratie qui s'imposerait non par goût, mais par nécessité comme le seul instrument à même de garantir la paix civile entre assabiyyat ou groupes rivaux.(40) Cette proposition paraît très audacieuse - et même pour certains subversive - au regard du consensus conservateur ambiant sur les conditions et les modalités bien précises de l'instauration d'un régime démocratique. C'est en cela que cette thèse enrichit le débat. Cependant, son applicabilité reste problématique.

Seuls le Liban et, à moindre degré, la Jordanie l'ont expérimentée. Quant à l'expérience palestinienne, elle reste inachevée. On voit mal aujourd'hui les principaux acteurs étatiques se résoudre à partager le pouvoir avec leurs principaux rivaux politiques islamistes par le biais d'un pacte pré-électoral. Ils ne le feront que s'ils y étaient acculés par une conjonction de pressions internes et externes (échec de la répression, conflit civil, impératif de survie, pressions de la communauté internationale, interventions de puissances extérieures, régionales ou internationales, etc.). Dans ce cas de figure, l'accord de «power-sharing» constituerait davantage un instrument stratégique de résolution du conflit ¾ assorti de garanties internationales ¾ que le point de départ d'une transition pacifique vers la démocratie.

 

L'enjeu de la contestation islamiste
Il n'est plus possible aujourd'hui de gérer le phénomène islamiste comme une entité autosuffisante, surgie «des ténèbres du fondamentalisme». Cette recommandation vaut tant pour les politiques, les chercheurs que les experts en matière d'intégrisme et de terrorisme. L'étroite imbrication du mouvement islamiste dans les dynamiques sociopolitiques et son inscription dans l'histoire spécifique de chaque Etat font que l'on ne peut plus l'isoler de son contexte. Ce mouvement d'opposition doit être saisi à la fois dans ces relations avec le pouvoir comme dans son interaction avec la société civile. L'analyse ou l'approche erronée du problème est le plus souvent liée à la confusion faite entre le discours des islamistes très idéologique, axé sur la culture et la tradition islamiques d'une part, et la nature et les objectifs proprement politiques du mouvement d'autre part.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui se réduit à une lutte politique des plus classiques pour l'appropriation et le contrôle des ressources de l'Etat. Les Etats arabes, eux-mêmes, sont contraints à leur corps défendant de leur reconnaître tout au moins implicitement la qualité de «first challenger», même quand il n'y a pas de confrontation bipolaire comme en Algérie. Les islamistes sont devenus les principaux récipiendaires ou cible des stratégies de cooptation, ou de répression. L'argument invoqué par certains Etats sur la nature fondamentalement totalitaire de ces mouvements pour justifier leur exclusion politique ne saurait plus convaincre, quand on sait que ces mêmes Etats «libéralisent» pour restaurer un pouvoir autoritaire érodé. L'expérience a par ailleurs démontré que l'intégration des islamistes dans le jeu politique, quand celui-ci était suffisamment transparent et crédible, exerçait sur eux un effet modérateur.

 

Les pièges de l'argument culturel
Les effets pervers du «culturalisme» ont été amplement soulignés. Contentons-nous d'ajouter que la «culture» est devenue un instrument malléable et manipulable par le régime comme par l'opposition. C'est sur ce terrain que s'affrontent pouvoirs et islamistes. Ce recours massif à l'idéologisation de la tradition s'explique par deux facteurs: dépolitisation du corps social et délégitimation du politique tel que monopolisé par les dirigeants. Cette désertification du champ politique aboutit à un surinvestissement du champ culturel et symbolique par les principaux acteurs, au niveau à la fois de leur stratégie et leur discours. Gardons-nous donc bien, à notre tour, de déplacer le centre du débat des questions sociopolitiques vers des enjeux exclusifs de culture et d'identité.

 

La variable extérieure
Là encore, il est important d'aller contre les idées reçues établissant une corrélation quasi naturelle entre détente régionale et démocratisation. Le processus de paix, avec toutes ses fluctuations, met ces régimes en porte-à-faux avec leurs opinions publiques qui restent dans l'ensemble peu favorables à une normalisation des relations avec Israël. Démocratiser, c'est ouvrir un espace d'expression à cette opposition contre le processus de paix avec Israël, mais également contre la prédominance américaine dans la région et la très forte dépendance qu'elle a engendrée pour certains Etats (dont la Jordanie mais surtout l'Egypte). Pendant près d'un demi-siècle, la primauté du conflit contre Israël a justifié et légitimé toutes les formes d'abus de la part du pouvoir et ainsi contribué à façonner les régimes dans le sens d'une militarisation accrue (le fameux concept de «security state»).

Ces régimes ont bâti leur raison d'être et la légitimité de leur pouvoir sur l'urgence de parer à la menace existentielle que faisait peser l'Etat hébreu sur la «nation» arabe. Les perspectives de paix les contraignent à se redéfinir. Ce qui est de nature à renforcer leur sens de vulnérabilité interne. C'est précisément dans l'inadéquation entre les sources de légitimité internes et externes que réside la principale fragilité de ces régimes. Cela explique la réserve et l'extrême prudence de certains Etats à l'égard du processus de paix et qu'illustre bien le cas de la Syrie. La question n'est donc pas de savoir dans quelle mesure les Etats-Unis encouragent par leur politique la démocratie dans le monde arabe; ceux-ci ayant démontré à plusieurs reprises qu'ils préféraient de loin un Etat autoritaire mais stable et «prévisible» à une démocratie «chaotique» et ingérable.

Du reste, on prête à tort peut-être aux Américains la capacité de peser de façon déterminante sur l'évolution politique interne des Etats de la région. La vraie question de l'impact de l'externe sur la démocratisation est ailleurs: elle est dans l'intensité de l'interaction entre les sources de tensions internes et les défis externes et dans la capacité des Etats à la réguler en introduisant progressivement les réformes politiques et institutionnelles qui s'imposent. Il ne faut pas oublier que la contestation islamiste - et c'est ce qui fait sa force - se situe précisément au point de jonction entre les tensions internes et les contraintes extérieures.

 

Notes
(1) Il faut d'emblée signaler l'article de Jill Crystal, «Authoritarianism and its Adversaries in the Arab World», World Politics, 46, January 1994, pp.262-89
(2) On citera parmi ces orientalistes patentés: Bernard Lewis, Islam and the West, Harper Torchbooks, 1964; Samuel Huntington, The Third Wave: Democratization in the Late twentieth Century, University of Oklahoma Press, Norman and London et Elie Kedourie, Democracy and Arab Political Culture, Washington Institute for Near East Policy, Washington, 1992.
(3) Généralement posées de façon dichotomique, les deux notions de «nature» et de «culture» sont dans ce contexte presque synonymes dans la mesure où la culture est entendue comme quelque chose d'intangible et d'immuable, sur lequel le cours de l'histoire n'a pas prise.
(4) L'analyse la plus fine de l'Orientalisme reste celle de Edward W. Said, Orientalism. Western Conceptions of the Orient, Penguin Books, London, 1977, 1995(réed.). Pour une critique plus acérée, voir Yahya Sadowski, «The new Orientalism and the Democracy Debate», Middle East Report, July-August 1993; l'auteur démonte avec ironie l'opportunisme intellectuel des Orientalistes qui ont su adapter leur essentialisme à l'évolution de la pensée sociologique. Lorsque le consensus parmi les scientifiques consistait à lier l'avènement de la démocratie et du développement à l'activisme de groupes sociaux forts et déterminés, les Orientalistes insistaient sur l'absence de tels groupes en terre d'Islam. Aujourd'hui que certains penseurs soutiennent la thèse inverse, à savoir que le progrès du développement dépend d'une société passive et quiétiste, une nouvelle génération d'orientalistes dépeignent les sociétés musulmanes comme travaillées par des solidarités anarchiques et très vivaces.
(5) Hisham Sharabi, Neo Patriarchy: A Theory of Distorted Change in Arab World, Oxford University Press, Oxford and New York, 1988. Saad Eddine Ibrahim (ed.), Al-Mujtama' al-madani wal tahawul al dimuqrati fil watan al arabi, Markaz ibn Khaldun, 1993.
(6) Abdallah Laroui, Islam et modernité, La Découverte, Paris, 1987.
(7) Labib al-Tahir, «Hal al-dimuqratiyya matlab ijtimai'?» (La démocratie est-elle une demande sociale?), in Saïd al-Alawi, Al-mujtama' al-madani fil-watan al-'arabi ...(La société civile et son rôle dans la réalisation de la nation arabe), Centre d'études pour l'unité arabe, Beyrouth, 1992.
(8) L'exemple le plus extrême de cette obsession d'un régime autoritaire à assurer le niveau de vie le plus élevé possible à sa population est celui de l'Irak baassiste et qui, de l'aveu même de Samir al-Khalil -l'auteur de The Republic of Fear: The Politics of Modern Iraq, California Press, Berkeley, 1989-, aurait dans la redistribution de la richesse nationale accompli de véritables performances.
(9) Giacomo Luciani, «Economic Foundations of Democracy and Authoritarianism in Comparative Perspective», Arab Studies Quaterly, 10 (4), 1988; Huntington, op.cit., adopte le même argument pour une fois encore étayer sa thèse sur l'«exceptionnalisme» arabo-islamique: «Oil revenues accrue to the State: they therefore increase the power of State bureaucracy and, because they reduce or eliminate the need for taxation, they also reduce the need for the government to solicit the acquiescence of its subjects to taxation. The lower the level of taxation, the less reason for publics to demand representation. 'No taxation without representation' was a political demand; 'no representation without taxation' is a political reality.»
(10) Migdal Joël, Strong Societies and Weak States. State-Society Relations and States Capabilities in the Third World, Princeton University Press, New Jersey, 1988.
(11) Ghassan Salamé, «Sur la causalité d'un manque: Pourquoi le monde arabe n'est-il donc pas démocratique?», Revue française de science politique, 41, 3 (juin), pp.307-341. L'auteur décrit bien les ressorts de légitimation de l'autoritarisme militaire à travers l'adoption d'un modèle fait de néopatrimonialisme, de centralisme décisionnel à la mode stalinienne et de nationalisme militariste.
(12) Voir Elizabeth Picard, «Arab military in politics: From Revolutionary Plot to Authoritarian State», in Adeed Dawisha, William Zartman (ed.), Beyond coercion: The Durability of the Arab State, Croom Helm, London, 1988.
(13) John Waterbury insiste sur ce point qu'il classe parmi les facteurs uniques bloquant la transition démocratique au Moyen-Orient. John Waterbury, «Une démocratie sans démocrates? Le potentiel de libéralisme politique au Moyen-Orient», in Ghassan Salamé, Démocratie sans démocrates. Politiques d'ouverture dans le monde arabe et islamique, Fayard, Paris, 1994.
(14) Jill Crystal, op.cit.
(15) Muhammad Abid al Jabiri, «Ishkaliyyat al-dimuqratiyya wal-mujtama' al-madani fil -watan al 'arabi», al-Mustaqbal al-'arabi, n°155, janvier1993. Abdallah Laroui, op. cit.
(16) Gudrun Krämer, «Liberalization and Democracy in the Arab World», Middle East Report, n°187, January-February 1992. Pour une réhabilitation de la société civile au Moyen-Orient, voir Richard Augustus Norton (ed.), Civil Society in the Middle East, E.J. Brill, The Netherlands, 1995
(17) Nazih Ayubi, Overstating the Arab States. Politics and Society in the Middle East, IB Tauris, London, 1995. Selon l'auteur, la société civique constituerait les frontières politiques et institutionnelles les plus achevées de la société civile: «Civic society is the realm of public debate and conscious collective action or, in a word, of citizenship(...) The civic realm is that part of the public space that is not colonised by state bureaucracy and the system of public administration.» (p.440)
(18) Cette tiédeur démocratique - ou ambivalence politique - a été bien soulignée par Alan Richards et John Waterbury, A Political Economy of the Middle-East, Westview Press, Boulder, Colo., 1990.
(19) Michel Camau, Changements politiques au Maghreb, Editions du CNRS, Paris, 1991.
(20) C'est la thèse défendue par G. Salamé qui revient une fois de plus sur l'ambiguité et la forte charge passionnelle caractérisant les relations séculaires entre l'Europe et le monde arabo-islamique et qui constitue une sérieuse entrave, selon lui, à la propagation et à l'adoption du modèle démocratique dans cette région. Ghassan Salamé, «Où sont donc les démocrates?», in G. Salamé, Démocratie sans démocrates, op. cit.
(21) Bassma Kodmani-Darwish, May Chartouni-Dubarry (éd.), Perceptions de sécurité et stratégies nationales au Moyen-Orient, Masson, Paris, 1994.
(22) Adeed Dawisha, William Zartman (ed.), Beyond coercion: The Durability of the Arab State, op. cit.; Ghassan Salamé, The Foundations of the Arab State, Croom Helm, London, 1988. Voir également Michael C. Hudson, Arab Politics: The Search for Legitimacy, Yale University, New Haven,1977, et Roger Owen, State, Power and Politics in the making of The Modern Middle East, Routledge, London, 1995 (rééd.).
(23) Gudrun Krämer, op.cit. Concernant le Liban, précisons d'emblée que si la personne du président du Conseil - détenteur du pouvoir exécutif selon les réformes constitutionnelles de Taëf - et sa politique sont la cible d'attaques en règle de la part de l'opposition parlementaire, l'Etat syrien personnifié par son président est régulièrement et unanimement encensé par les députés libanais. Ce qui, à notre avis, au delà des contraintes stratégiques et de la satellisation du Liban par la Syrie, reflète tout de même, au niveau des attitudes politiques des Libanais, le manque d'ancrage de la culture et de la tradition démocratiques.
(24) Ahmad S. Khalidi, «The Palestinian's First Excursion Into Democracy», Journal of Palestine Studies, no.4, Summer 1996, pp.20-28.
(25) Voir Bassma Kodmani-Darwish, «L'espace national à construire», in La diaspora palestinienne, (chapitre 9), Paris, PUF, 1997; Sur les relations aves l'opposition islamiste, du même auteur, «Palestine: des rapports pouvoir-opposition ou un partenariat?», in Bassma Kodmani-Darwish, May Chartouni-Dubarry, Les Etats arabes face à la contestation islamiste, Travaux et recherches de l'Ifri, Paris, Colin, 1997.
(26) Il est significatif de constater que le pouvoir militaire algérien actuel use du même argument pour se rallier le soutien interne et international en brandissant la menace du: «moi ou le chaos».
(27) Le «pacte» d'entente nationale de Taëf d'octobre 1989 a reconduit le système confessionnel mais en transférant les prérogatives jusque là monopolisées par les maronites vers les deux communautés sunnite et chiite.
(28) Signalons que la loi sur les partis est très sélective et très restrictive en ce qui concerne la création comme l'organisation des partis. Cette loi les contraint à passer devant le Tribunal des partis (5 magistrats du Conseil d'Etat et cinq personnalités publiques) seul habilité à leur octroyer une reconnaissance juridique. Il leur est en outre interdit de tenir des réunions publiques. Par ailleurs, leur fonctionnement interne n'est pas, à proprement parler, démocratique. La plupart de ces partis dont le programme reste vague sont dominés par la personnalité de leur dirigeant et souffrent de capacités de recrutement très réduites.
(29) L'Egypte est l'un des pays arabes le plus avancé en la matière, comme en témoigne le rôle accru des magistrats dans la vie politique et notamment en matière de contrôle de constitutionnalité des lois.
(30) Iman Farag, «Le politique à l'égyptienne: lecture des élections législatives», Monde arabe: Maghreb-Machrek, 5 n°135, juillet-septembre 1991. Sur les 45% des électeurs inscrits, moins de 40% en moyenne participent effectivement aux opérations de vote.
(31) Voir Volker Perthes, «Le secteur privé, la libéralisation économique et les perspectives de démocratisation: le cas de la Syrie et de certains autres pays arabes», in Ghassan Salamé (sous la direction), Démocratie sans démocrates, op. cit., pp.335-71
(32) Il existe sur la question une littérature pléthorique, de qualité fort inégale et qui n'est pas prête de se tarir. Citons parmi les ouvrages de référence: Sami Zubaïda, Islam, the People and the State, IB Tauris, London, 1993; Abdel Salam Sid Ahmed, Anoushiravan Ehteshami (éd.), Islamic Fundamentalism, Westview Press, Boulder, 1996; François Burgat, L'islamisme en face, La Découverte, Paris, 1996; Dale F. Eickelman, James Piscatori, Muslim Politics, Princeton University Press, Princeton, 1996; Laura Guazzone (éd.), The Islamist Dilemma: The Political Role of Islamist Movements in the Contemporary Arab Word, Ithaca Press, Berkshire, 1996.
(33) May Chartouni-Dubarry, «Pluralisme communautaire et islamisme dans la République libanaise de Taëf», in Bassma Kodmani-Darwish, May Chartouni-Dubarry (éd.), Les Etats arabes face à la contestation islamiste, Travaux et recherches de l'ifri, Colin, Paris, 1997
(34) L'Association des Frères musulmans a été reconnue officiellement en janvier 1945. Ceux-ci dominent actuellement la plupart des associations d'étudiants, des organisations professionnelles et des syndicats, et contrôlent un ensemble d'écoles islamiques (madarès al-Aqsa).
(35) Le mouvement islamiste égyptien est le plus ancien, le plus important et le plus hétérogène de tout le Moyen-Orient arabe. Voir, May Chartouni-Dubarry, «Egypte: une stabilité ébranlée?», Ramsès 1995, ifri, Dunod.
(36) Fondée en 1928 par Hassan al-Banna, elle avait été dissoute en 1954 par Nasser.
(37) 27% des associations égyptiennes ont une référence religieuse. Voir Sarah ben Nefissa-Paris, "Le mouvement associatif égyptien et l'islam", Monde arabe: Maghreb-Machrek, No 135, jan.-mars 1992, pp.19-36.
(38) En 1984, l'alliance avec le parti al Wafd avait permis de remporter 15% des sièges à l'Assemblée, en 1987, l'Alliance islamique remportait 18% des sièges.
(39) Parmi ces intellectuels islamistes qui s'expriment le plus par voie de presse, il faut citer Tareq al Bichri (ancien marxiste aujourd'hui proche des Frères musulmans) et Fahmi Howeidi. Ces auteurs qui dénoncent l'usage de la violence sont partisans de l'intégration des islamistes au sein d'une démocratie authentique, c'est-à-dire propre aux Etats musulmans et inspirée par la seule Charia.
(40) C'est la thèse centrale de l'ouvrage dirigé par G. Salamé, Démocratie sans démocrates..., op.cit. L'auteur évoque: «la possibilité d'une organisation politique de type démocratique, même sans avocats enthousiastes pour la défendre, même sans idéologisation normativiste préalable de ses valeurs». (p.8)